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CUBA : L’UTOPIE REALISEE

Par JACOBO MACHOVER
Impossible d’écrire sur les réalisations littéraires tournant autour de l’utopie à Cuba sans se référer à son principal théoricien, Ernesto Che Guevara. C’est pourquoi il nous faut revenir aux origines du texte fondateur de la conception cubaine de l’ « homme nouveau », à savoir la lettre adressée en 1965 à Carlos Quijano, directeur de l’hebdomadaire Marcha de Montevideo, intitulée « El socialismo y el hombre en Cuba » [1] . Les concepts qui y étaient exposés sont devenus, par la suite, autant un dogme qu’un mythe, mais ses prolongements concrets et ses échecs sont encore visibles dans la réalité, dans la mémoire et dans les idéaux de millions d’hommes et de femmes qui, tant à Cuba que dans le reste de l’Amérique Latine ou dans d’autres régions du globe, ont fait de cette idée un instrument de combat ou de sacrifice. Près de quarante ans après, est-il possible d’analyser sereinement les fondements de ce concept ainsi que les dérives et les frustrations auxquelles il a donné lieu ? Permettez-nous d’en douter. C’est néanmoins ce que nous tenterons de faire dans cette communication. L’homme nouveau est arrivé   Dans ce texte programmatique, le dernier écrit à Cuba, peu avant son départ pour combattre au Congo puis en Bolivie, le Che définit sa conception de l’hombre nuevo. L’expression n’était naturellement pas inédite, mais ce n’est pas ici le lieu pour remonter à ses sources. Ce qui nous intéresse, c’est sa définition ainsi que sa concrétisation dans l’île (différente, en tout cas, de sa perception dans le reste de l’Amérique Latine, les autres pays n’ayant pas réalisé leur propre utopie, du moins pas au niveau de la société dans son ensemble). Guevara écrit :  

        

Así vamos marchando. A la cabeza de la inmensa columna –no nos avergüenza ni nos intimida el decirlo- va Fidel, después, los mejores cuadros del partido, e inmediatamente, tan cerca que se siente su enorme fuerza, va el pueblo en su conjunto; sólida armazón de individualidades que caminan hacia un fin común; individuos que han alcanzado la conciencia de lo que es necesario hacer; hombres que luchan por salir del reino de la necesidad y entrar al de la libertad. (…) [2]

        Todos y cada uno de nosotros paga puntualmente su cuota de sacrificio, conscientes de recibir el premio en la satisfacción del deber cumplido, conscientes de avanzar con todos hacia el hombre nuevo que se vislumbra en el horizonte. [3]

         

Puis il résume son propos dans une série de conclusions :    Nos forjaremos en la acción cotidiana, creando un hombre nuevo con una nueva técnica. (…)

Quien abre el camino es el grupo de vanguardia, los mejores entre los buenos, el partido.  [4]           Au vu de ce texte, l’homme nouveau n’est nullement égalitaire. Ici sont définies trois strates : en premier lieu Fidel, avec un culte de la personnalité clairement affirmé, en second le parti, los mejores entre los buenos, c’est à dire l’avant-garde organisée et, finalement, el pueblo  en su conjunto. Ces strates définissent le type de société à construire. Outre la vision quelque peu militarisée des masses populaires (la inmensa columna), ce qui retient l’attention, c’est la notion de sacrifice. Un sacrifice qui équivaut à un combat permanent.     Ce combat peut se produire partout, dans n’importe quel endroit du globe, dans un lieu indéterminé. C’est là que le concept d’utopie acquiert tout son sens. Le dernier texte publié au cours de la vie du Che, son « Mensaje a la Tricontinental » [5] , daté de mai 1967, se termine par la plus célèbre de ses sentences :  

       

En cualquier lugar que nos sorprenda la muerte, bienvenida sea, siempre que ése, nuestro grito de guerra, haya llegado hasta un oído receptivo, y otra mano se tienda para empuñar nuestras armas, y otros hombres se apresten a entonar los cantos luctuosos con tableteo de ametralladoras y nuevos gritos de guerra y de victoria. [6]


L'obsession de la mort et du sacrifice Ce "cualquier lugar" est sans nul doute le lieu de l’utopie, loin de l’île et, même, de l’Amérique Latine, du Tiers Monde ou de l’univers en général. Le guérillero n’entend pas voir le résultat concret des idées qu’il a lui-même proclamées. Le sacrifice l’emporte sur la vie. Le lieu de l’utopie tient davantage de l’eschatologie que du programme politique. Il s’apparente, tout simplement, à la mort.     Mais l’ « homme nouveau » proclamé par le Che devait connaître un début de réalisation, du moins au niveau de l’idéologie. Et cela ne pouvait se faire que sur une île, là où les principaux précurseurs de l’utopie, tant Thomas More avec son Utopia, publié à Londres en 1516, que Daniel Defoe avec son Robinson Crusoe, paru également à Londres en 1719, plaçaient le cadre idéal de leurs sociétés imaginaires. L’île désormais révolutionnaire allait remplir la fonction, du moins à l’extérieur, de miroir idéal des aspirations d’une bonne partie des intellectuels du monde entier, aussi bien européens qu’américains du Nord et du Sud. A Cuba, Fidel Castro proclamait, au cours de la veillée funèbre en l’honneur de Guevara, en octobre 1967, la nécessité pour les générations futures de réaliser l’idéal du révolutionnaire sacrifié : ¡que sean como el Che!. Immédiatement, les petits pioneros cubains adoptèrent la consigne comme une obligation. Tous les matins, en levant les couleurs du drapeau, ils doivent, en plaçant la main devant leur front dans un salut tout militaire, prononcer rituellement la phrase suivante : Pioneros por el comunismo ¡ seremos como el Che !       L’utopie dans tous ses états Dans un roman publié en 2001 à Barcelone, le romancier et cinéaste Arturo Arango narre  les préparatifs, dans l’île, d’un groupe de jeunes qui s’apprêtent à partir pour un pays non déterminé d’Amérique Latine afin de le libérer. Le guerrillero heroico, jamais nommé (ni par son nom ni par son surnom), est appelé par le pronom Él avec majuscule, comme s’il s’agissait d’une omniprésence divine qui observait les moindres faits et gestes de ses disciples.           Tú y yo vamos a ser como Él, dijo Alejandro. Él era único, dijo Lucila. Vamos a ser como Él, repetí yo. [7]       Le livre est rythmé par des phrases emblématiques répétées par le chef des apprentis- guérilleros, telles que Tienen que convertirse en una fría máquina de matar…  [8]

     L’expédition n’aura jamais lieu. Plusieurs parmi ceux qui participèrent à cette aventure frustrée aux conséquences tragiques (un accident qui provoqua la mort de l’un des participants), une parmi tant d’autres, sont aujourd’hui exilés. Le récit était au départ un scénario de film qui n’a pas pu être tourné à Cuba. Néanmoins, son auteur, bien qu’ayant publié à l’étranger, vit toujours dans l’île. Le roman a pour titre El libro de la realidad. C’est une entreprise de démythification des idéaux de la révolution. Pour Arturo Arango, il s’agit de décrire ce qui autrefois était vu comme une belle utopie comme une entreprise absurde, qui a conduit au sacrifice nombre de jeunes gens animés par cet idéal jusqu’à donner leur vie pour lui. Arango ne juge pas, il se contente de décrire la dégradation mentale de ceux que la révolution avait désignés, comme un honneur suprême, pour suivre le destin du héros sacrifié.    

Bien des années plus tard, le chef de la troupe qui ne quitta jamais l’île et n’eut pas l’occasion, par conséquent, de livrer un quelconque combat, reconsidère face au narrateur-cinéaste l’aventure frustrée des jeunes gens qui l’accompagnaient :          Fuimos absolutamente responsables de nuestros actos », dice, « era el espíritu de la época, y sólo habiéndolo vivido se nos puede compender. » Gonzalo es un hombre de excelente humor, que ve lo acontecido entonces como parte de la locura de años en que « se vivía de otra manera ». « Todos estábamos un poco chiflados », afirma, para luego aclarar : « en el mejor sentido de la palabra ». Mientras conversaba con él, el narrador tuvo la impresión de que Gonzalo hablaba de sí mismo como de otra persona a la que había conocido décadas atrás, y a la que recordaba con mucho cariño. [9]

       L’utopie est ici considérée comme une folie de jeunesse, liée à l’esprit du temps passé, qu’il convient de ne pas considérer trop négativement, malgré les victimes sans combat et les désillusions dues à l’évolution d’un système social qui a fini par introduire dans son fonctionnement un début de principe de réalité.      Mais, qu’en est-il de ceux qui ont vécu l’utopie réalisée non comme des combattants (encore qu’ils aient dû souvent, eux aussi, payer leur tribut à la tâche collective, tant à Cuba qu’en Amérique Latine ou encore en Afrique) mais comme le produit des expériences révolutionnaires, c’est à dire la jeunesse, celle-là même que le Che Guevara appelait la arcilla fundamental de nuestra obra [10]  ?     Dans un ouvrage collectif publié en 2001 sous la direction de Iván de la Nuez, toujours en Espagne, onze jeunes écrivains et un artiste plasticien, demeurant tant dans l’île qu’à l’extérieur, analysent ce qu’il adviendra à Cuba après, c’est-à-dire lorsque se produira l’événement que tout le monde attend, d’un côté comme de l’autre. L’ouvrage s’intitule Cuba y el día después. Il a pour sous-titre : « Doce ensayistas nacidos con la revolución imaginan el futuro ».

    

De ce livre, même si l’on parle du futur, dans un exercice à la fois de politique-fiction et de projection personnelle, toute utopie semble bannie, comme un trop-plein. Il s’agit pour eux tous, et particulièrement pour Iván de la Nuez, de régler leurs comptes avec les idées qui leur ont été inculquées depuis leur plus tendre enfance. Le titre de l’introduction est : « El Hombre Nuevo ante el otro futuro » [11] . Ce futur-là, bien évidemment, n’a plus rien à voir avec celui qu’avait pu imaginer Guevara, dont la conception fait désormais partie du passé, du moins pour les jeunes auteurs regroupés dans ce livre collectif. En fait, il n’y a plus de vision prospective d’un héros positif formé dans le sacrifice quotidien et au feu du combat. Iván de la Nuez précise :  

        

Como productos de una utopía, los seres que aquí se encuentran están, por así decirlo, fuera de lugar. Han sido, son o serán marginalmente latinoamericanos, marginalmente comunistas, marginalmente poscomunistas, marginalmente occidentales, marginalmente liberales. [12]

 

     Ceux qui n’ont pas su, ou pas pu, remplir les condition exigées pour faire partie de l’avant-garde, et même ceux qui y sont parvenus à un certain moment de leur vie, se retrouvent dans un non-espace, qui est celui de la marge et non plus celui de l’utopie. Ils sont obligés de pensar desde un espacio que está fuera de lugar, précise donc Iván de la Nuez, qui voit comme nouvel idéal non plus l’Hombre Nuevo (avec majuscules) mais simplement l’Homo democraticus [13] .    

Les jeunes écrivains cubains ne pensent plus l’utopie dans les termes que leur avait inculqués la révolution. Leur sujet de réflexion imposé, autant de l’intérieur que de l’extérieur (par les sollicitations et la curiosité naturelle des médias) est el día después [14] , « The day after » [15] , selon le titre d’un texte de Víctor Fowler contenu dans ce même volume et qui fait référence à un film américain qui imaginait les Etats-Unis, et New York en particulier, après une explosion atomique. Cuba après quoi, donc ? L’événement n’est jamais nommé, mais l’on peut aisément le deviner. Iván de la Nuez pose la question récurrente :  

¿Qué pasará en Cuba ? [16]   Il y répond en renversant les termes traditionnels de l’utopie :   Pensar el después implica, sin duda, pensar el lugar del después. Y es que, pensando en el futuro, uno habita, mal que le pese, en una utopía. Es decir, en un no lugar. Lo curioso aquí es que, a diferencia de las utopías trazadas por Moro, Erasmo, Bacon o Campanella -que nos hablaban generalmente de un espacio cerrado en el que los sujetos apenas contaban -, ahora resulta que los individuos alcanzan, en cada uno de estos ensayos, un valor fundamental. [17]        Iván de la Nuez ne formule pas un rejet complet de toute utopie [18] . L’idée fait pratiquement partie de lui-même, dans la mesure où il a été élevé et a grandi avec. Mais il se refuse à envisager une forme quelconque d’utopie collective. Fuir la contre-utopie  L’utopie à Cuba n’a pas seulement fait l’objet de discours ou de polémiques conceptuelles. Elle a également été réalisée au stade d’expériences locales infinitésimales, de micro-utopies. Dans un livre qui est aussi une confession intime, Informe sobre mí mismo, l’écrivain Eliseo Alberto raconte comment les services de la Sécurité de l’Etat l’obligèrent à surveiller et à dénoncer son propre père, le grand poète Eliseo Diego, qui était en contact, en 1978, avec des membres de ce qu’on appelait alors la Comunidad cubana en el exterior, autrefois simples gusanos, de retour pour quelques jours de visite dans l’île et dont les relations étaient étroitement contrôlées.     Eliseo Alberto décrit le véritable dilemme qui s’imposa à lui : continuer à servir la révolution ou bien être fidèle à sa famille, à son père. La révolution, alors, l’emporta, jusqu’à ce que l’écrivain eut la force, plus tard, de prendre lui aussi le chemin de l’exil (au Mexique) et de relater son crime, dont il avait mis au courant son propre père.  

       

 Hay varias maneras de acumular méritos para alcanzar lo que Ernesto Che Guevara consideró « el eslabón más alto del ser humano ». Una, anteponer los principios a los sentimientos. La auténtica familia es la Revolución. La verdadera lealtad, con la Revolución. [19]

       L’ « homme nouveau » peut prendre aussi la forme de la délation au sein même de la famille. Cela, cependant, n’était nullement prévu dans les écrits de Guevara :Los dirigentes de la revolución tienen hijos que en sus primeros balbuceos, no aprenden a nombrar al padre; mujeres que deben ser parte del sacrificio general de su vida para llevar la revolución a su destino; el marco de los amigos responde estrictamente al marco de los compañeros de revolución. No hay vida fuera de ella. [20]

 

Mais, même si les impératifs individuels et familiaux doivent être subordonnés aux objectifs définis par la révolution, Guevara alerte sur les possibles dérives de ces principes :  En esas condiciones, hay que tener una gran dosis de humanidad, una gran dosis de sentido de la justicia y de la verdad para no caer en extremos dogmáticos, en escolasticismos fríos, en aislamiento de las masas. [21]

 

  

Puis, comme s’il avait la prémonition du fait que les relations intra-familiales pouvaient être complètement diluées, sacrifiées, monstrueusement déformées au nom de la révolution, il précise : Si un hombre piensa que, para dedicar su vida entera a la revolución, no puede distraer su mente por la preocupación de que a un hijo le falte determinado producto, que los zapatos de los niños estén rotos, que su familia carezca de determinado bien necesario, bajo este razonamiento deja infiltrarse los gérmenes de la futura corrupción.  [22]

 

    

Dans le récit de Eliseo Alberto, il n’y a pas, bien sûr, de corruption matérielle mais morale. Ce n’est pas non plus du devoir des parents envers leurs enfants dont il s’agit, mais exactement du contraire. Il convient alors de s’interroger pour savoir si ces extrêmes résultent de l’application au pied de la lettre des idées énoncées par Ernesto Che Guevara ou d’une déformation délibérée de ses écrits. La question reste posée.     A partir de ce traumatisme initial, Eliseo Alberto entreprend une introspection sur ses propres illusions et sur celles des autres, revenant sur les tentatives de création d’une société nouvelle, d’un communisme intégral, qui se déroulèrent dans l’île, essentiellement au cours des années 60. Il y eut en effet nombre d’endroits plus ou moins isolés où la monnaie avait été abolie, où les séances de critique et d’autocritique se succédaient les unes aux autres, dans le but de construire une micro-société où les rapports capitalistes n’auraient plus cours, où les stimulants moraux prendraient la place des stimulants matériels, dans l’optique d’un socialisme débarrassé de ses dérives soviétique ou chinoise. L’une de ces communes se créa dans le village de San Andrés, dans la province de Pinar del Río. Le narrateur rapporte le récit d’un ami, qui avait été l’un des heureux élus admis à participer à cette expérience.     Cet ami, surnommé Paella, raconte au narrateur qu’il veut quitter Cuba sur une balsa [23] , conséquence de ce qu’il a vu et qu’il a tant de mal à raconter :  

        Mi amigo acababa de vivir una aventura difícil de contar y por supuesto de creer. Por algún mérito académico que hoy no recuerdo, Paella fue seleccionado para visitar el pueblo de San Andrés de Caiguanabo, en la provincia Pinar del Río, como parte de la delegación de estudiantes vanguardias del municipio Rancho Boyeros. El gobierno había ideado un plan audaz : adelantarse a sus similares de Europa Oriental en la carrera de la fama y fundar el Primer Pueblo Comunista del Mundo, justo en un caserío perdido en el mapa de la isla : San Andrés. [24]  

   

 El Primer Pueblo Comunista del Mundo : l’utopie promise pour le futur se doit de devenir réalité, même dans un espace limité, un endroit précis, bien que reculé et perdu sur cette île qui, en soi, était déjà une vaste utopie. Tout était à construire. L’homme devait se former au combat mais aussi dans les tâches quotidiennes. Cette vision-là était déjà plus orthodoxe, plus proche de la conception soviétique que des idées encore abstraites du Che Guevara. C’était une sorte de phalanstère en temps de paix, dont la mission était de constituer un modèle pour la société cubaine pendant que d’autres, ceux qui étaient destinés au sacrifice, construisaient non pas une société, mais l’embryon de l’ « homme nouveau ». Ce village-là était comme un refuge d’arrière-garde, une entité qui pourrait servir d’exemple et de modèle. Le conférencier qui guidait les estudiantes vanguardias définissait ainsi l’objectif premier du village :  

       Cual célula cancerosa, San Andrés irradiará su ejemplo a los poblados vecinos hasta abarcar el planeta. [25]  

    

Mais, comme tout Paradis implique un Enfer ou, du moins, un Purgatoire, l’utopie réalisée devait affronter un environnement indifférent sinon hostile : l’ensemble de l’île, dont la conscience était encore insuffisante pour pouvoir prétendre construire à cette échelle la société sans classes. Le Paradis, donc, se voyait obligé de se défendre des influences extérieures qui, elles, n’en étaient encore qu’à un stade insuffisant d’évolution idéologique. Les strates définies pour la construction de l’ « homme nouveau » se retrouvent ici aussi. Il y a toujours une avant-garde d’élus pour guider ceux qui restent à la traîne.  

        Los mejores estudiantes de La Habana llegaron a San Andrés, después de un viaje agotador en siete   ómnibus escolares, y se encontraron con un pueblo vigilado por unas veinte garitas de observación y cercado con doce pelos de alambre de púa. El conferencista, que los acompañaba en la visita al Disneylandia de la clase obrera, se encargó de informarles que la muralla no encarcelaba « sino al mundo », desde los límites de San Andrés hasta los picos del Himalaya. La medida se había tomado para impedir que los vecinos del comunismo invadieran el futuro con las tentaciones del presente y los vicios del pasado. En el santo cielo de San Andrés había sido abolido el « poderoso caballero don dinero » y toda forma de gobierno convencional, no existía la pólvora del ejército, el opio de la iglesia ni los cuarteles de policía. Un pequeño grupo de asesores encaraba la responsabilidad de organizar los pormenores de la burocrática utopía. [26]      Le discours de l’utopie érigée en pouvoir s’apparente à celui des contre-utopies imaginées par les romanciers qui avaient fait de l’observation de la société soviétique le référent de leurs livres, notamment George Orwell dans Nineteen eighty-four. C’est l’illustration concrète de l’un des slogans inscrits sur la façade du Minitrue [27] , le Ministère de la Vérité en Newspeak [28] :  

       

FREEDOM IS SLAVERY [29] .

 

     Paella avait vu, le temps d’une visite, la société du futur. Il en était ressorti abasourdi, avec la volonté incontrôlable de fuir le Paradis, de partir le plus loin possible, par n’importe quel moyen.     Comme tant d’autres avant et après lui, il construisit sa propre balsa mais fut intercepté en haute mer par les garde-côtes de l’île. Il fut condamné à douze ans de prison pour delito de salida ilegal del país y malversación de bienes del Estado [30] , puis libéré au bout de six ans pour buena conducta [31] . Le narrateur ne dit pas si el preso político Jorge José Candamir Llanes [32] , alias Paella, avait rêvé, avant sa visite à San Andrés, de participer lui aussi à la construction de la société idéale ou s’il avait simplement été mis devant le fait accompli.     Le plus difficile, au sein de l’utopie réalisée, c’est de la quitter. Pratiquement tous les jeunes écrivains cubains, qu’ils se trouvent encore dans l’île ou en exil, se voient obligés d’aborder la contradiction entre les idées dans lesquelles ils ont été élevés et la réalité à laquelle celles-ci ont donné lieu. On pourrait multiplier les exemples à l’infini.     Les écrits critiques sur l’utopie sont aujourd’hui légion, surtout parmi les romanciers et essayistes qui ont vécu la majeure partie de leur vie sous le régime révolutionnaire. Il est fondamental pour eux de confronter l’idée et le réel, dans un processus ininterrompu de perte des illusions et de brisure de la dichotomie existant en chacun d’eux. D’autres, cependant, préfèrent adopter un réalisme à outrance, faisant abstraction de leur propre Histoire pour se situer délibérément dans un présent devenu le seul levier de leur matière littéraire. Pour les premiers, il s’agit d’assumer toute la complexité de leur pensée à travers l’écriture, en conjuguant tout à la fois passé, futur et présent. Pour les seconds, il convient de se défaire des oripeaux de l’idéologie pour livrer aux regards extérieurs une vision plus simple, plus immédiatement compréhensible, de la réalité actuelle de l’île.     Nous nous sommes limité à ce corpus car toutes les œuvres ici abordées racontent l’histoire d’une désillusion, celle d’une génération née pratiquement avec la révolution qui, avant l’exil (pour certains), n’avait jamais connu d’autre horizon.     L’utopie cubaine fait partie du passé. Tant les idées véhiculées par son principal théoricien que leur mise à l’épreuve s’identifient davantage aux rêves d’une époque qu’à la possibilité de leur réalisation, même différée. Cela ne veut nullement dire que tout désir d’utopie basé sur les idées de Che Guevara soit mort. Il suffit de constater la ferveur avec laquelle nombre de jeunes continuent à arborer ses portraits au cours des manifestations anti-mondialisation ou l’utilisation commerciale de sa figure [33] .     

Mais la perception n’est pas la même, selon que l’on se trouve à l’intérieur ou à l’extérieur de la problématique de la révolution cubaine. Ceux qui adoptent une focalisation externe peuvent tenter de récupérer des restes de l’utopie initiale. Ceux qui, au contraire, ne peuvent faire autrement qu’adopter une focalisation depuis l’optique cubaine, ont dû faire leur deuil de cette utopie-là.  

  Jeannine Verdès-Leroux se concentrait sur l’expérience cubaine dans son livre La lune et le caudillo. Le rêve des intellectuels et la révolution cubaine (1959-1971), Paris, L’Arpenteur, 1989. De son côté, François Furet, dans son essai le plus célèbre, tentait d’analyser les rapports des intellectuels avec l’idée révolutionnaire au siècle dernier. Son titre : Le passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXème siècle, Paris, Calmann-Lévy / Robert Laffont, 1995. Olivier Languepin, pour sa part, donnait pour titre à un ouvrage récent Cuba. La faillite d’une utopie. Celui-ci tirait ainsi le bilan de l’expérience révolutionnaire :     Triste épilogue pour une révolution qui jouissait à ses débuts d’un énorme capital de sympathie. La dérive du régime castriste s’apparente de plus en plus à une forme de néocolonialisme où un pouvoir militarisé subsiste grâce à l’appui des capitaux étrangers tout en promettant à la population des jours meilleurs. On est loin, très loin, de l’ « homme nouveau » et du regard plein d’espoir et tourné vers l’avenir de Che Guevara, héros canonisé à titre posthume d’une révolution aujourd’hui dans l’impasse. [34]  

    « Rêve », « illusion », « utopie » : dans ces trois cas, trois analyses écrites de l’extérieur du système, loin de Cuba, les termes employés font référence à une seule et même réalité, souvent imaginaire.    

Raúl Rivero avait, depuis longtemps, perdu toute illusion. Dans un texte intitulé « El espejo roto », publié le 8 mars 2003 dans le quotidien El Nuevo Heraldo [35] de Miami, le poète et journaliste indépendant s’en prenait avec une certaine amertume et une rare violence à ceux qui n’avaient toujours pas fait le deuil de l’utopie cubaine, paradigme des utopies encore vivantes. Comme beaucoup d’autres, il avait travaillé à l’instauration et à la consolidation de la révolution pendant de longues années, avant de rompre publiquement avec le gouvernement en 1991. Pour lui, cependant, ce n’est pas un rêve mais son contraire.             Vienen de todas partes a dejar, al arrullo de nuestras palmas, sus furias y sus penas. Son las viudas de una ilusión que trastornó a muchas naciones y que sobrevive en Cuba con parches y remiendos. Hablo de los totalitarios tenaces que no pudieron instalar la pesadilla en sus países y vienen a verla languidecer aquí.  Puis il ajoutait :Los fanáticos del totalitarismo suelen decir que Cuba es un espejo y un faro. Siempre existieron espejos obedientes que devuelven la imagen que programa su dueño y los faros indican un rumbo, pero no alumbran.  

     Ce fut le dernier texte publié par le poète en liberté. Quelques jours plus tard, le 20 mars 2003, Raúl Rivero, en même temps que près de quatre-vingts dissidents de l’intérieur de Cuba, était arrêté, puis condamné à vingt ans de prison. 


[1] In Ernesto Che Guevara: Obra revolucionaria, Mexico, Era, 1967, p. 627-639.
[2] Ibid., p. 638-639.
[3] Ibid., p. 639.
[4] Ibid.
[5] Ibid., p. 640-650.
[6] Ibid., p. 650.
[7] Arturo Arango : El libro de la realidad, Barcelone, Tusquets, 2001, p. 45.
[8] Ibid., p. 46.
[9] Ibid., p. 215.
[10] Ernesto Che Guevara : « El socialismo y el hombre en Cuba », in op. cit., p. 639.
[11] Cuba y el día después. Doce ensayistas nacidos con la revolución imaginan el futuro. Edición al cuidado de Iván de la Nuez, Barcelone, Mondadori, 2001, p. 9-20.
[12] Ibid., p. 12.
[13] Ibid.
[14] Ibid., p. 17.
[15] Ibid., p. 37-49.
[16] Ibid., p. 18 et 19.
[17] Ibid., p. 19.
[18] L’analyse désabusée de Iván de la Nuez semble rejoindre, par moments, surtout dans sa vision de la « globalisation » (le « parque temático global », selon sa propre expression, in ibid., p. 20), celle de Christian Godin, auteur de Faut-il réhabiliter l’utopie ?, Paris, Pleins Feux, 2000. Celui-ci écrit : Il faut distinguer, jusqu’à les opposer, l’utopie des faits et l’utopie des valeurs. La première réduit l’existence multiple, complexe et contradictoire des hommes à un programme. La seconde, en revanche, maintient comme horizon des idéaux qui, à cause de leur universalité même, n’impliquent en tant que tels aucune prescription particulière : la paix, la liberté et la justice pour la terre entière, pour l’humanité entière sont ces idéaux capables de donner à la mondialisation un sens autre qu’économique. (« D’une utopie à l’autre », in Magazine littéraire n° 387, mai 2000, Dossier « La renaissance de l’utopie », p. 42).
[19] Eliseo Alberto : Informe contra mí mismo, Madrid, Extra Alfaguara, 1996, p. 17.
[20] Ernesto Che Guevara : « El socialismo y el hombre en Cuba », in op. cit., p. 638.
[21] Ibid.
[22] Ibid.
[23] Eliseo Alberto : op. cit., p. 49.
[24] Ibid., p. 50.
[25] Ibid.
[26] Ibid., p. 51.
[27] George Orwell : Nineteen eighty-four, Londres, Martin Secker and Warburg, 1949 (je cite selon l’édition de Penguin Books, Londres, 1954, p. 9). Cet ouvrage de Orwell, de même que Animal Farm, est l’un des exemples les plus significatifs de ces contre-utopies qui voient le jour au XXe siècle, parmi lesquelles l’on peut inclure Nous autres de Zamiatine ou Brave New World, de Huxley. A ce propos, Eric Faye, l’auteur de Dans les laboratoires du pire. Totalitarisme et fictions littéraires au XXe siècle, Paris, José Corti, 1993, écrit : Autant l’utopie pouvait avoir comme ennemi le pouvoir religieux, autant la contre-utopie a obtenu à la littérature le galon d’ennemi numéro un du totalitarisme. Un système totalitaire est en soi littérature, des slogans muraux aux mots d’ordre clamés, aux multiples écrits théoriques de ses dirigeants, aux comptes rendus des plénums, congrès… (…) Jamais, peut-être, l’écrivain n’a redonné autant à l’écrit ses lettres de noblesse et sa puissance que lorsqu’il se trouvait opposé aux petits Zeus du XXe siècle. (« Les contre-utopies », in Magazine littéraire, revue citée, p. 26). 
[28] Ibid.
[29] Ibid.
[30] Eliseo Alberto : op. cit., p. 52.
[31] Ibid.
[32] Ibid.
[33] L’exemple le plus éloquent de cette dérive commerciale en est la reprise par Nathalie Cardone de la chanson de Carlos Puebla, Comandante Che Guevara, écrite en 1965, après le départ du Che de Cuba. Tous ceux qui dansent sur ce rythme modernisé de guajira comprennent-ils seulement le sens de ses paroles ?
[34] Olivier Languepin : Cuba. La faillite d’une utopie, Paris, Gallimard, 1999, p. 269-270.
[35] Article consulté sur le site elNuevoHerald.com. D’autres articles de Raúl Rivero sont disponibles sur le site CubaNet.org. Parmi ses recueils de poèmes se trouvent : Herejías elegidas, Madrid, Betania, 1998, et Orden de registro / Mandat de perquisition, édition bilingue, Paris, Al Dante, 2003. Sur son œuvre et sa situation en prison, voir également l’article de Eliseo Alberto, « En defensa de Raúl Rivero », publié dans le supplément « Domingo », p. 13-15 du quotidien madrilène El País, le 20 avril 2003..

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